Aux grands hommes - Ça ne vous a pas échappé, l'édito !

23 juin 2026
 

Ça ne vous a pas échappé, demain, la République rendra un hommage exceptionnel à l'un de ses plus grands serviteurs. Après Simone et Antoine Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Missak et Mélinée Manouchian et Robert Badinter, l'historien et résistant Marc Bloch fera son entrée au Panthéon, accompagnée de sa femme Simonne Vidal.

Le Panthéon, ce lieu symbolique où la Nation honore celles et ceux qu'elle estime avoir marqué son histoire avec, sur son fronton, cette célèbre inscription : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. »

Il faut bien reconnaître que Marc Bloch y mérite sa place.
Professeur au CV impeccable intellectuel brillant, cofondateur de l'École des Annales, il aurait pu traverser la Seconde Guerre mondiale à distance, protégé par sa renommée universitaire, sa croix de guerre et autres décorations militaires obtenues à la suite du premier conflit mondial. Mais non. Lorsque son pays, la France, entre en guerre en septembre 1939, le capitaine Bloch demande à combattre. À 53 ans, à la tête d’une famille nombreuse - 6 enfants encore mineurs - et malgré une polyarthrite invalidante, Marc Bloch est de ceux qui s’engagent.
Quelques mois après l’Étrange défaite de juin 40, dont il analyse à chaud et sans concession les causes dans un texte qui deviendra l’un de ses chefs-d'œuvre posthumes, Marc Bloch choisit à nouveau de ne pas rester simple observateur. Alors qu’il est confronté à l'Occupation, que le régime de Vichy le renvoie à sa condition de Juif avec toutes les exclusions, spoliations et persécutions que l’infâme statut comporte, l’éminent l’historien passe à la clandestinité et rejoint la Résistance en 1943. Au sein du mouvement Franc-Tireur, l’historien de 57 ans démontre toutes ses qualités et son utilité, gravissant les échelons jusqu’à devenir un dirigeant régional important des Mouvements Unis de la Résistance (M.U.R) à Lyon .

Lyon, sa ville de naissance, sera aussi celle de son agonie. Arrêté par la Gestapo et ses complices français le 8 mars 44, “Narbonne” alias Marc Bloch est violemment torturé avenue Berthelot, à quelques centaines de mètres à peine de nos studios, dans les caves de l'École de Santé militaire réinvestie par Klaus Barbie et ses sbires. Le 16 juin, en début de soirée, on fait sortir le détenu Bloch de la cellule 75 qu’il occupe à la prison de Montluc. Avec 29 autres prisonniers menottés deux par deux et entassés dans un camion bâché, Marc Bloch est conduit à 25 km au nord de Lyon, à Saint-Didier de-Formans, au lieu-dit Roussille. C’est ici qu’il est assassiné avec ses camarades d’infortune. Deux semaines après l'exécution de son mari qu’elle ignore, Simonne entre à l'hôpital sous une fausse identité, malade d’un cancer de l’estomac non diagnostiqué. Elle y décède le 2 juillet 44, et est inhumée dans la fosse commune du cimetière de la Guillotière. Là aussi, l’histoire est à portée de rue, puisque c’est à quelques pas du studio dans lequel j’enregistre actuellement cet édito.

Le couple fera donc son entrée au Panthéon ce mardi 23 juin. Une panthéonisation que le Président Macron a justifiée en invoquant “l’œuvre, l’enseignement et le courage” de Marc Bloch.

Au sujet du courage, on ne peut que souligner la cohérence assez rare entre les convictions et les actes. Marc Bloch ne faisait pas que professer : ce qu’il écrivait, ce qu’il disait, ce qu’il croyait, il l’a incarné dans l’action, au point de donner sa vie pour la Libération de la France. C’est sans doute là “l’héritage moral” qu’il nous laisse et “dont nous devons nous montrer dignes”, pour reprendre les mots de son arrière-petit-fils Matis il y a quelques jours dans la presse.
Le sens de l’engagement, mais aussi l’amour de la vérité.

Dilexit veritatem, c’est-à-dire “Il chérissait la vérité.” : ces deux mots en latin constituent l’épitaphe de Marc Bloch, texte qu’il avait lui-même souhaité voir gravé sur sa tombe. Cette quête de vérité traverse toute son œuvre, de ses Réflexions d’historien sur les fausses nouvelles à son Apologie pour l’Histoire en passant par ses fameux Rois Thaumaturges. Dans un autre texte, Marc Bloch écrivait d’ailleurs : "Un livre d'histoire doit donner faim. Entendez : faim d'apprendre, et surtout de chercher."

En égrenant ces quelques éléments de la biographie de Marc Bloch, je ne peux m’empêcher de penser à un autre homme, juif lui aussi, enseignant hors pair, résistant également - mais à une autre forme de mal que le nazisme - et qui entretenait avec la vérité un rapport encore plus radical. “Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres.” promettait-il à tous ceux qui l'écoutaient.
Comme Marc Bloch, il a connu le rejet, l’exclusion, la torture, la condamnation et la mort.
Comme Marc Bloch, il a parfaitement aligné ses paroles et ses actes.

Cet homme, c’est Jésus. Il n’a pas seulement enseigné l’amour de ses ennemis : il a pardonné à ceux qui le clouaient sur une croix. Il n’a pas seulement parlé de sacrifice : il s’est sacrifié lui-même. Pas pour la libération de son pays, mais pour celle de l’humanité entière.

Bien sûr, la comparaison entre Jésus et l’historien a ses limites. Même si Marc Bloch est parfois considéré comme le “Dieu ou le saint patron des historiens”, il ne reste qu’un homme. Grand, certes, par son œuvre, son enseignement et son courage, mais un homme tout de même, faillible et mortel.

Marc Bloch chérissait la vérité et la cherchait avec rigueur, analysant les mécanismes de la rumeur et des fausses nouvelles.
Jésus, lui, en est l’incarnation pure et parfaite. Il est le chemin, la vérité et la vie et par lui, nous pouvons connaître Dieu : quelle bonne nouvelle !

Marc Bloch a révolutionné notre manière de faire de l'histoire.
Jésus, lui, se propose de changer la nôtre.

Les grands hommes et femmes, héroïnes et héros nationaux, entrent au Panthéon. Jésus, lui, n’y entrera jamais.
D’abord parce qu’il n’y a ni cendres, ni dépouille mortelle à transférer - Jésus est vivant -, mais aussi et surtout parce que les temples des hommes, qu’ils soient laïcs ou religieux, ne l'intéressent guère. Jésus veut surtout faire son entrée dans notre cœur, si nous acceptons de lui ouvrir la porte.

Alors demain, tandis que la Nation honorera à juste titre la mémoire d’un homme qui a cherché la vérité jusqu’au bout, peut-être pouvons-nous nous poser cette question : et si la vérité n’était pas seulement une idée à rechercher, un idéal à poursuivre ou une cause à défendre… mais une personne à rencontrer ?

Excellente journée à tous sur ESSENTIEL radio.